| LES
ARMES À LÉTALITÉ REDUITE |
J.J. Dorrzapf
III
– Les armes à létalité réduite
: réalité ou utopie ?
Facteurs modulant la dangerosité
Si
l’on avait conservé leur appellation originelle,
« armes non létales », nous pourrions
parler d’utopie
Si l’on s’en tient à leur appellation
actuelle, on peut considérer qu’elles font
partie de la réalité.
Le risque de mort inhérent à leur utilisation
est très faible, mais pas nul.
Encore ne parlons-nous que des risques directs. En effet,
l’utilisation d’un dispositif destiné
à crever les roues des véhicules automobiles
peut ne pas avoir les mêmes conséquences sur
un véhicule à quatre roues et sur une motocyclette.
Mettre en panne un moteur n‘aura pas les mêmes
effets sur un véhicule terrestre ou sur un aéronef.
Les conséquences pouvant découler de la perturbation
des voies de circulation terrestres, de communications hertziennes,
du climat peuvent être fortement létales :
famine, manque de soin aux populations civiles, impossibilité
de maintenir l’ordre, villes ouvertes aux bandes de
pillards organisées.
On constate la complexité inhérente à
l’usage des armes à létalité
réduite.
On vient de mettre en évidence le facteur de dangerosité
environnemental ; dans un certain contexte, certaines ALR
pourront être utilisées à moindre risque,
dans un autre, il vaudra mieux s’abstenir.
Existe-t-il d’autres facteurs modulants de la dangerosité
?
Certainement oui. La mise en évidence d’un
autre facteur de dangerosité des ALR-AP est due aux
expérimentations en balistique lésionnelle.
Il s’agit du facteur temps : plus on souhaitera un
effet rapide sur un individu, plus on se rapprochera du
seuil de létalité.
Prenons pour exemple un individu ou un groupe d’individus
qui occupent indûment un local dans un but de revendication.
Face à cette situation, plusieurs comportements sont
envisageables.
On pourra attendre que les individus se lassent
et, finalement, abandonnent les lieux même s’ils
considèrent que leur action n’a pas entièrement
porté ses fruits.
Dans ce cas, la patience a été une sorte d’ALR.
Si l’on souhaite qu’ils vident les lieux plus
rapidement, on pourra utiliser une substance malodorante
qui les incommodera. Le local pourra être libéré
en quelques minutes et, vraisemblablement, personne n'aura
à en pâtir, sauf peut-être l’honneur.
Mettons-nous dans une autre situation, plus pressante. On
se trouve face à un individu excité, très
menaçant. Le danger est imminent. Il faut le neutraliser.
Quelle que soit l’ALR-AP dont on va se servir (énergie
cinétique, gaz, électricité), on attend
d’elle un temps de réponse très court.
Le choc, quelle qu’en soit sa nature, devra perturber,
déséquilibrer les grandes fonctions physiologiques
de l'individu (respiration, fonction neuromusculaire, peut-être
circulatoire), et ce de manière d’autant plus
intense que l’on souhaite une action rapide de la
part de notre moyen de défense. On risque, de ce
fait, de frôler le seuil de létalité,
surtout si l’individu se trouve fragilisé par
une maladie, le stress, des substances psychotropes etc.
Sans être inconditionnellement adepte de l'effet "papillon",
on peut gager qu'il existe très certainement de nombreux
autres facteurs susceptibles d'accroître la dangerosité
d'une ALR.
IV
- La dichotomie armes létales – armes à
létalité réduite
Sa réalité, ses dangers
Stricto
sensu, les armes létales, contrairement aux armes
à létalité réduite, sont destinées
à tuer. Pourtant, selon les rapports des chirurgiens
de guerre, les blessures par armes conventionnelles (balles,
éclats) ne sont mortelles que dans 20 à 25
% des cas. Les taux de blessures mortelles par balles sont
encore plus faibles dans le secteur civil. On peut considérer,
cyniquement, que les armes létales ont un bien mauvais
rendement. Il n’est pas interdit d’envisager
que les armes conventionnelles, létales, le seront
d’autant moins que la médecine d’urgence
fera plus de progrès. La frontière armes conventionnelles
– armes à létalité réduite
deviendra de plus en plus floue.
Pour l’instant, cette dichotomie est encore bien ancrée
dans les esprits. Elle n’est pas sans danger, ne serait-ce
que sur le plan éthique lorsque le policier, lors
de l'accomplissement de sa mission, doit choisir entre arme
conventionnelle et ALR.
En effet, ce dernier, ne disposant pas d’un moyen
de défense proposant un continuum de riposte finement
graduée, sera forcé dans son action, de franchir
l’échelon ALR - arme létale.
L’évolution des mentalités pourra conduire
l’opinion publique à reprocher à ce
policier, qui aura décidé d’utiliser
son arme létale, de s’être érigé
en juge et exécuteur.
V
– Conclusion
Le
survol du domaine des armes à létalité
réduite a montré les avantages qu’elles
apportent en comblant des vides dans les moyens de défense
ou de riposte, d'ouvrir la voie vers un continuum entre
la négociation et l’usage des armes conventionnelles
létales.
On a vu également que les conséquences de
leur utilisation, selon l’environnement dans lequel
elles sont employées et la rapidité avec laquelle
on souhaite que leurs effets se manifestent, sont fortement
variables et peuvent frôler les limites de la létalité.
Elles peuvent soulever d’autres problèmes.
Si on hésite à recourir aux solutions extrêmes,
on se rabattra plus facilement sur les moyens intermédiaires.
Leur quasi non létalité pourrait amener leurs
possesseurs à en abuser, à les utiliser de
manière systématique voire à titre
préventif afin de maintenir des groupes d’individus
et/ou des pays entiers sous leur contrôle.
D’où la nécessité d’une
plus ample vigilance, d’un plus grand contrôle
dans leur emploi.
Les armes à létalité réduite,
dont le but est de préserver la vie de l’Homme,
ne doivent pas permettre d’aliéner sa liberté.
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